Les fouilles de l’île Poulas, en Maine-et-Loire, révèlent les infrastructures de moulins-bateaux médiévaux longtemps interprétées comme des pêcheries. En replaçant ces découvertes dans l’histoire des techniques meunières du VIIe au XIXe siècle, Denis Fillon et Yann Viau décrivent un fleuve anciennement aménagé, dont les courants, les îles et les rives portent encore les traces de l’exploitation de l’énergie hydraulique. La Loire "sauvage" que l'on vante aujourd'hui fut une Loire "usage" dans son passé.
La Loire est souvent présentée comme un fleuve dont les paysages seraient restés largement à l’écart des transformations humaines. L’archéologie de son lit révèle pourtant une histoire ancienne d’équipements, de constructions et d’usages. Les installations destinées à moudre les céréales y occupent une place importante, aux côtés des pêcheries et des ouvrages nécessaires à la navigation. Leur étude permet de comprendre comment les populations riveraines ont exploité un cours d’eau soumis à de fortes variations de niveau, mais aussi comment leurs aménagements ont progressivement transformé son fonctionnement et sa morphologie.
Dans cet article publié par Archéopages, Denis Fillon et Yann Viau, archéologues à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), présentent les découvertes réalisées dans le secteur de Mauges-sur-Loire. Le programme de rééquilibrage du lit de la Loire entre Angers et Nantes, porté par Voies navigables de France, a entraîné des diagnostics archéologiques entre 2019 et 2021, puis trois fouilles en 2022. Celle de l’île Poulas constitue le point central de leur analyse. Les chercheurs la rapprochent des découvertes antérieures de Notre-Dame-du-Marillais et des connaissances historiques sur les moulins ligériens. Derrière l’image du fleuve sauvage apparaît ainsi, selon leur expression, "un lit encombré d’aménagements".
L’exploitation de l’énergie devait d’abord composer avec une contrainte hydrologique majeure : dans ce secteur, l’écart entre les hautes eaux hivernales ou printanières et les basses eaux estivales peut atteindre six mètres. Une installation fixe directement établie sur les rives du fleuve était donc particulièrement exposée aux dommages des crues. Les premiers équipements étudiés se trouvent dans une situation plus abritée, à la confluence de l’Èvre et de la Loire, où la présence de plusieurs bras et d’îles permettait de se protéger du courant principal.
A Notre-Dame-du-Marillais, des vestiges découverts entre 2006 et 2008 documentent déjà une activité meunière du VIIe au Xe siècle. Les éléments de roues et de pales permettent d’envisager des roues d’environ deux mètres de diamètre pour cinquante centimètres de largeur. Les moulins étaient associés à des canaux de dérivation, à des structures légères de piquets et de clayonnage ainsi qu’à des vannes amovibles, dont certains éléments ont été retrouvés. Des plates-formes ancrées par des pieux supportaient les installations. La découverte d’une nasse parmi les mécanismes montre également que la mouture et la pêche pouvaient être pratiquées dans les mêmes espaces aménagés.
Les auteurs envisagent plusieurs explications à l’abandon de cet ensemble au milieu du Xe siècle : une modification du milieu, notamment par envasement ou changement des régimes hydrologiques ; une production devenue insuffisante ; ou une réorientation des investissements vers des équipements jugés plus efficaces. En s’appuyant sur les travaux historiques existants, ils rappellent également que, dès la fin du XIe siècle, de nombreux affluents de la Loire semblent avoir atteint un niveau élevé d’équipement. L’exploitation du fleuve lui-même offrait alors d’autres possibilités.
Les découvertes de l’île Poulas éclairent précisément ces installations établies dans le lit de la Loire. La fouille de 2022 a porté sur quatre sites importants, répartis sur un peu plus de huit cents mètres. Les datations par radiocarbone les situent aux XIIe-XIIIe siècles ; l’étude dendrométrique était encore en cours lors de la publication. Trois de ces ensembles avaient initialement été identifiés comme des pêcheries fixes. Les auteurs proposent désormais de les interpréter tous comme des aménagements destinés à la meunerie hydraulique, tout en maintenant la possibilité d’une activité de pêche associée.
Cette interprétation repose sur leur emplacement et les structures reconnues. Aucune embarcation de moulin-bateau n’a été retrouvée à Poulas. Les vestiges correspondent aux infrastructures auxquelles ces moulins pouvaient être amarrés et aux ouvrages qui dirigeaient l’eau vers leurs roues. Le moulin-bateau permettait de suivre les variations du niveau du fleuve. Dans la configuration la plus fréquente en Anjou, il associait deux embarcations. La plus grande portait le bâtiment abritant les meules et les mécanismes ; la plus petite soutenait l’autre extrémité de l’arbre de la roue, placée entre les deux coques. Cette mobilité verticale ne suffisait cependant pas à garantir le fonctionnement pendant les très basses eaux. Il fallait aussi concentrer et orienter le courant au moyen de digues, appelées duits.
A Poulas, deux de ces ouvrages mesurent respectivement quarante et un mètres et plus de quatre-vingts mètres. Ils étaient construits avec plusieurs centaines de pieux disposés sur deux ou trois rangs, des branches assemblées en fascines, du sable et des pierres. Des plates-formes aménagées selon des techniques comparables ménageaient entre elles des passages de 3,50 à 5,50 mètres, les pertuis, où se concentrait le courant. Le fond de ces passages était lui-même renforcé pour limiter l’ensablement ou l’affouillement. Sur le site 3, les chercheurs envisagent que quatre voire cinq moulins-bateaux travaillaient de concert. Il s’agissait donc d’équipements collectifs organisés autour d’une même infrastructure hydraulique.
A partir du XIIIe siècle, les moulins-bateaux coexistent avec les moulins pendus, dont le développement est notamment documenté à Angers autour de 1225. Dans ce second système, le bâtiment est fixe, tandis que la hauteur de la roue peut être ajustée au niveau de l’eau. Celle-ci est suspendue dans un cadre de bois et déplacée au moyen de pièces verticales manœuvrables depuis l’intérieur du moulin. L’installation peut s’appuyer sur un pont ou sur un ouvrage construit spécialement pour elle. Cette solution conserve toutefois des contraintes : les mécanismes sont soumis aux efforts du courant et aux chocs, et des duits restent nécessaires pour maintenir une alimentation suffisante en période de basses eaux.
L’article rapproche l’essor de ces équipements des transformations agricoles et alimentaires médiévales, en particulier du développement de la culture du froment et de sa consommation sous forme de pain. Les moulins pendus connaissent une phase importante d’expansion dans la seconde moitié du XVe siècle. Leur recul à partir du XVIIe siècle résulte ensuite d’une combinaison de facteurs : des crues destructrices, les difficultés d’entretien liées au morcellement de la propriété, la concurrence des moulins à vent et les conflits avec d'autres usages du fleuve.
La navigation occupe une place déterminante dans cette histoire. Les pieux, les empierrements et les ouvrages barrant une partie des chenaux gênaient les bateliers et pouvaient provoquer des accidents. Les moulins-bateaux disparaissent de la Loire dans la première moitié du XIXe siècle, dans un contexte d’intensification du trafic fluvial. Les moulins pendus s’effacent également vers le milieu du siècle, notamment lors de la reconstruction des ponts. À Montjean-sur-Loire, l’ensemble représenté dans l’article est ainsi détruit en 1854 parce qu’il entrave la circulation fluviale. La Loire apparaît comme un espace de travail partagé entre meuniers, pêcheurs, bateliers, agriculteurs et éleveurs, dont les intérêts ne coïncident pas toujours.
La disparition de l’activité meunière n’entraîne cependant pas celle de ses effets sur le paysage. Les structures abandonnées subsistent dans le lit où elles fixent sables et alluvions. Les dépôts favorisent ensuite la végétalisation, contribuent à la formation ou à l’extension d’îles, modifient les rives et participent à l’obstruction d’anciens bras. Dans le secteur de Poulas, la restitution cartographique présentée dans l’article montre un rétrécissement du lit et un déplacement vers le nord, que les chercheurs attribuent en grande partie aux aménagements accumulés depuis le Moyen Âge.
Denis Fillon et Yann Viau concluent en replaçant la disparition des moulins dans une transformation plus générale des relations entre les populations et la Loire. Après le recul des équipements meuniers, le développement du chemin de fer et le déclin de la batellerie dans la seconde moitié du XIXe siècle accentuent la désaffection du fleuve comme espace quotidien de production et de circulation. Les levées et les rives maçonnées prennent alors une fonction protectrice croissante. L’étude restitue ainsi deux évolutions liées : l’effacement d’un monde d’activités hydrauliques et la persistance, dans la morphologie du fleuve, des ouvrages qui l’avaient rendu possible.
Référence : Fillon, D., & Viau, Y. (2025). Naissance, évolution et disparition des moulins à eau ligériens (VIIe-XIXe siècle). L’apport des dernières fouilles sur l’île Poulas (Maine-et-Loire), Archéopages, 50, 34–45.




