Derrière la notion d’« état de référence » d’un milieu aquatique se joue une question politique : qui décide de la nature que nous devons conserver ou restaurer ? Favoriser certaines espèces, certains habitats ou certaines trajectoires ne relève pas de la science excacte : cela engage toujours des valeurs et des arbitrages, des préférences et des choix. À partir d’un ouvrage collectif consacré à cette notion, nous contestons ici son usage comme norme indiscutée de la gestion publique de l’eau. Cette gestion doit expliciter ses choix, établir plusieurs trajectoires possibles pour les bassins versants et les soumettre au libre débat démocratique.
Pour dire qu’une rivière est dégradée, il faut disposer d’un point de comparaison. En écologie, c’est le rôle de l’« état de référence », parfois appelé « condition de référence » » : un repère auquel on compare un milieu pour évaluer ses caractéristiques et leur évolution. Il peut s’agir de la rivière telle qu’elle était autrefois, d’une autre rivière jugée moins transformée par les activités humaines, ou d’une estimation de ce qu’elle serait sans certaines de ces transformations. On examine alors les différences dans les espèces présentes, les habitats ou le fonctionnement du cours d’eau. Ce repère sert à établir un diagnostic, mais il peut aussi devenir un objectif de restauration : on cherche à rapprocher la rivière de la situation retenue comme référence. Son choix est donc essentiel, car la période, le lieu et les espèces que l’on privilégie influencent ce que l’on considérera comme une dégradation ou une amélioration.
La question des interventions sur les milieux aquatiques est souvent : quel état d’une rivière ou d’un marais faudrait-il retrouver pour parler de restauration écologique ?
Dans l’ouvrage « Conservation de la biodiversité et état de référence », plusieurs chercheurs examinent les difficultés de cette question. Les cours d’eau et les zones humides offrent des exemples précis des contradictions rencontrées. Les auteurs proposent de conserver les références comme des outils contextualisés et discutés. Une lecture critique peut toutefois prolonger leur raisonnement : ces précautions ne suppriment pas le choix des formes de biodiversité que l’on souhaite favoriser.
La référence comme mesure et comme modèle
Publié en 2023, cet ouvrage collectif est dirigé par Laurent Godet, chercheur au CNRS au laboratoire LETG à Nantes, ainsi que par Simon Dufour et Anne-Julia Rollet, géographes au LETG à l’Université Rennes 2. Il réunit onze chapitres, principalement écrits par des géographes, qui croisent histoire des milieux, fonctionnement écologique et analyse des rapports entre sociétés et nature. Son sous-titre, La nostalgie de la nature à l’ère de l’Anthropocène, annonce l’enjeu : que faire des références au passé lorsque les milieux ont une longue histoire de transformations et continuent de changer ?
Dans leur chapitre sur la construction sociale de la référence, Clémence Moreau, Cécile Barnaud et Raphaël Mathevet reprennent une définition de Maron et ses collègues : « un état ou une trajectoire d’un système qui est utilisé comme un comparateur ». La référence permet de situer un état observé, de mesurer une évolution ou d’apprécier les résultats d’une intervention. Elle peut être recherchée dans l’histoire d’un site, dans d’autres sites jugés comparables, ou dans une modélisation de conditions possibles.
Pour les rivières, on peut ainsi comparer les peuplements biologiques, les habitats ou le fonctionnement physique d’un tronçon à ceux de milieux moins transformés. Mais une ambiguïté apparaît lorsque ce comparateur devient aussi le modèle de ce qui devrait exister. La référence ne sert plus seulement à décrire une différence ; elle qualifie cette différence comme une dégradation et désigne une situation à retrouver. Le livre examine précisément ce passage de la comparaison à la prescription.
La question porte donc sur plusieurs décisions : quelle période retenir, quels sites comparer, quelles composantes du vivant mesurer et quelle place accorder aux activités humaines ? Un état ancien, un état peu anthropisé, un état riche en espèces et un état souhaitable ne se confondent pas nécessairement. Les contributions consacrées aux milieux aquatiques montrent les conséquences concrètes de ces distinctions.
Les contradictions reconnues par la recherche dans la recherche d’une référence idéale
Le premier problème est celui de la référence historique. Dans le chapitre sur les références spatiales, Anne-Julia Rollet, Simon Dufour et Armelle Decaulne soulignent la rareté et l’imprécision des données anciennes, mais aussi un obstacle plus fondamental : « même les écosystèmes non anthropisés sont dynamiques ! ». Ils citent les rivières des Carpates polonaises, où des changements environnementaux ont réduit les débits et les apports sédimentaires dans des bassins soumis à une très faible influence humaine directe. Connaître un état passé renseigne sur une trajectoire ; cela ne suffit pas à rendre cet état reproductible dans les conditions présentes.
Les rivières alpines en tresses illustrent une contradiction entre naturalité et valeur écologique. Le premier chapitre, signé par Godet, Dufour, Rollet et Decaulne, rappelle que leur développement repose en partie sur les transformations humaines des versants au XIXe siècle. Ces transformations ont favorisé les apports de sédiments qui alimentaient ce style fluvial. Le reboisement spontané associé à la diminution de certaines pressions humaines contribue ensuite à réduire ces apports. Il peut dès lors être perçu comme un obstacle à la restauration de la rivière en tresses, pourtant valorisée pour ses habitats et ses espèces. La référence est fréquemment recherchée au XIXe siècle, alors que la pression humaine directe était particulièrement forte. Réduire cette pression et conserver le paysage devenu une référence peuvent donc conduire à des objectifs différents.
Chercher la référence ailleurs dans l’espace ne fait pas disparaître les difficultés. Le Tagliamento, en Italie, est souvent présenté comme un modèle de rivière alpine naturelle. Rollet et ses collègues montrent cependant que les publications qui célèbrent son intégrité parlent également de tronçons semi-naturels ou relativement préservés, et reconnaissent des impacts humains. La référence prétendument intacte est en réalité un système dont certaines propriétés ont été jugées exemplaires.
La représentativité des sites retenus constitue un autre problème. Pour les cours d’eau français, le chapitre relève une surreprésentation des petites et moyennes rivières, notamment à l’amont, tandis que les grandes rivières et les cours d’eau de plaine restent moins bien référencés. Leur anthropisation ancienne et importante rend difficile la sélection de témoins satisfaisant les critères habituels. Les références peuvent également être partielles : certains sites conviennent pour les plantes aquatiques ou les macro-invertébrés sans fournir une référence globale pour tout l’écosystème.
Cette sélection peut produire une normalisation des milieux. Les mêmes auteurs mettent en garde contre la confusion entre un site utile à la comparaison et un archétype destiné à orienter les représentations. Ils évoquent des restaurations qui privilégient le modèle de la rivière à méandres pour des raisons fonctionnelles et esthétiques, même lorsque ce modèle ne correspond pas aux conditions biophysiques locales. La recherche d’un état de référence risque alors d’homogénéiser les pratiques et les milieux, jusqu’à « créer des systèmes standardisés ».
Les zones humides apportent des exemples tout aussi explicites. Dans leur chapitre sur les espaces protégés littoraux, Vincent Andreu-Boussut et Céline Chadenas décrivent la restauration du marais d’Orx, dans les Landes. Le projet associe un marais central inspiré d’une configuration lacustre médiévale, une prairie humide évoquant les aménagements du XIXe siècle et un secteur transformé pour favoriser les échassiers. Plusieurs époques et plusieurs objectifs biologiques sont juxtaposés. Des références extérieures sont également mobilisées lorsque les connaissances historiques locales manquent. La restauration produit ainsi un assemblage contemporain d’habitats, plutôt que la restitution fidèle d’un état ancien unique.
David Montembault examine une situation comparable dans le bassin de l’Authion. La roselière d’Andard, celle des Prés d’amont et le lac de Rillé résultent d’aménagements et d’abandons intervenus à des périodes très différentes. Aux Prés d’amont, la roselière est issue de l’abandon d’un étang creusé dans les années 1990. Le lac de Rillé provient d’une opération d’aménagement des années 1970 qui a aussi contribué à transformer et assécher des prairies humides en aval. La réserve d’eau a ensuite acquis une importante valeur ornithologique. Un même projet a donc fait disparaître certains habitats et permis l’apparition d’autres milieux aujourd’hui valorisés. Ce constat ne fournit pas son bilan écologique global, mais empêche d’assimiler simplement origine artificielle et absence d’intérêt biologique.
La contradiction touche enfin la construction de la norme. Moreau, Barnaud et Mathevet discutent le syndrome de glissement de la référence, selon lequel chaque génération s’habituerait à une nature appauvrie. Ils reconnaissent son intérêt, tout en examinant ses présupposés : l’existence d’une nature passée vierge et stable, puis l’assimilation de ce passé à un futur désirable. Ils soulignent aussi que peu d’études combinent une description rigoureuse des dynamiques écologiques et une analyse des représentations. Leur conclusion est explicite : « l’état de référence n’est ni une évidence scientifique ni forcément un consensus, mais relève plutôt d’une question de choix ».
Les réponses proposées par les auteurs
Les contributeurs ne proposent pas tous la même solution. La conclusion générale, rédigée par Dufour, Rollet, Decaulne et Godet, organise néanmoins une réponse commune : renoncer à la référence unique, expliciter sa construction et distinguer son rôle d’outil des objectifs de gestion. Sur la reproduction intégrale des états passés, leur formulation est sans ambiguïté : « l’échec est certain, car les reconstituer dans leur intégrité est impossible ». L’histoire doit éclairer les possibilités présentes et alimenter la discussion, plutôt que fournir une situation à copier.
Une première réponse consiste à construire des références multiples, adaptées aux contextes et exprimées sous forme de gammes de variation. Le chapitre sur les références spatiales présente les travaux d’Herlihy et de ses collègues sur les macro-invertébrés des cours d’eau américains : 1 392 sites, sélectionnés parmi 1 655 sites initialement identifiés, servent à caractériser neuf écorégions. Cette démarche cherche à intégrer la diversité des conditions naturelles. Les auteurs signalent cependant que les seuils de sélection varient entre régions et que des sites retenus comme références dans une région très transformée pourraient être considérés comme dégradés ailleurs. La méthode produit un cadre de comparaison régionalisé dont les limites doivent rester visibles.
Une deuxième réponse est de juger les effets écologiques observés plutôt que la seule présence d’une influence humaine. Rollet et ses collègues présentent des démarches qui n’excluent pas systématiquement un site parce qu’un élément anthropique y est visible. Elles évaluent ses conséquences et peuvent tolérer une pression dont les effets restent faibles ou difficiles à distinguer de la variabilité naturelle des paramètres étudiés. Cette démarche exige aussi de considérer le bassin versant : un tronçon dépourvu de seuil ou de barrage apparent peut subir des pollutions ou des transformations provenant de l’amont.
Les auteurs proposent également de raisonner en trajectoires. Thomas Houet montre comment la géoprospective utilise des connaissances partagées et plusieurs scénarios pour éclairer les choix futurs. Dans les espaces protégés littoraux, Andreu-Boussut et Chadenas décrivent des stratégies qui adaptent les objectifs aux changements du niveau marin, aux possibilités de déplacement des habitats et aux enjeux territoriaux. D’autres démarches privilégient la libre évolution. Dans la réserve de Sainte-Lucie, le défaut d’entretien hydraulique d’anciens salins a permis le développement spontané d’habitats patrimoniaux ; leur présence a ensuite orienté la décision de ne pas remettre en eau la partie nord de l’ancien salin. L’objectif peut ainsi évoluer avec les milieux réellement apparus.
Enfin, plusieurs contributions appellent à mettre les références en débat. Moreau, Barnaud et Mathevet proposent de confronter connaissances scientifiques, savoirs locaux et représentations des acteurs. La conclusion générale demande que les objectifs soient identifiés, argumentés et discutés, afin qu’une référence ne s’y substitue pas silencieusement. Les coordonnateurs reconnaissent toutefois que la discussion est traversée par des rapports de pouvoir et qu’elle ne garantit pas, à elle seule, la qualité de la décision. Leur proposition consiste à rendre les choix mieux informés et mieux partagés.
L'état de référence est d'abord un état de préférence
Nous pouvons prolonger cette analyse en soutenant que les contradictions les plus profondes de l’état de référence ne peuvent être supprimées. Les solutions présentées améliorent la comparaison, la connaissance des trajectoires et la discussion des objectifs. Elles ne permettent pas de déduire des seuls faits écologiques la forme de biodiversité qui devrait être privilégiée. Cette critique porte sur la référence érigée en norme biologique dans le discours du gestionnaire public ; elle laisse entière l’utilité de comparateurs définis pour répondre à une question scientifique précise.
Le choix demeure d’abord dans les composantes du vivant que l’on décide de considérer. Une référence construite à partir de certains groupes d’invertébrés ne décrit pas toute la biodiversité d’un système aquatique. Une gestion orientée vers des poissons, des oiseaux d’eau ou une végétation particulière donne une importance différente aux habitats et à leur évolution. Le marais d’Orx rend cette sélection visible : niveaux d’eau et configurations des milieux sont organisés en fonction des cortèges recherchés. La qualification d’un état comme meilleur suppose donc de préciser pour quelles espèces, quels habitats et à quelle échelle il l’est.
Le recours aux fonctions écologiques (plutôt qu’aux espèces et à leurs habitats) ne supprime pas cette difficulté. Dans son chapitre sur la compensation, Coralie Calvet rappelle qu’une équivalence de fonctions ou de services peut conduire à remplacer une zone humide complexe par un milieu plus simple offrant une capacité d’épuration ou de régulation des crues comparable. Elle souligne la nécessité de compléter ces approches par la considération des espèces et des habitats eux-mêmes. Le maintien d’une fonction choisie et celui de la diversité biologique ne constituent pas un seul et même objectif. Choisir les fonctions qui comptent reste une décision de conservation.
La libre évolution déplace également le choix sans l’abolir. Elle accorde une priorité à la spontanéité des processus et accepte une part d’incertitude sur les assemblages futurs. C’est une orientation qui peut être argumentée, mais elle ne permet pas de garantir simultanément le maintien de tous les habitats ou de toutes les espèces actuellement valorisés. Réciproquement, entretenir un marais, un plan d’eau ou une prairie humide pour conserver certains peuplements privilégie leur persistance. Les deux démarches expriment des préférences différentes à l’intérieur même de la protection du vivant. En outre, l’idée sous-jacente est que la libre évolution serait le plus proche de la naturalité, mais en situation de changement climatique modifiant les conditions thermiques et hydriques, c’est assez illusoire d’espérer une telle dimension « naturelle » à la trajectoire libre du système concerné.
Appliquée aux rivières aménagées, notre critique conduit à demander une évaluation des effets réels des aménagements en place et des interventions envisagées. Il faut examiner les peuplements présents, les habitats concernés et leurs relations à l’échelle du bassin, puis comparer les trajectoires plausibles avec et sans intervention. L’écart à une rivière imaginée sans aménagement ne suffit pas à établir le bilan d’une opération sur l’ensemble de la biodiversité. Cette exigence prolonge les réserves formulées dans le livre sur les références partielles et les critères fondés sur la seule présence de pressions ; elle ne préjuge pas du bilan d’un ouvrage particulier.
Le désaccord avec la conclusion de l’ouvrage porte finalement sur ce que l’on peut attendre de la notion de référence. Les coordonnateurs pensent conserver un outil pertinent en le rendant multiple, évolutif et débattu. Nous soutenons que ce déplacement confirme surtout l’impossibilité d’en tirer une norme intrinsèque du vivant et une fondation no discutable d’un choix de gestion. La conclusion du livre reconnaît elle-même qu’« il n’existe donc pas de référence évidente, naturelle ou normale pour un site donné ». Les contradictions deviennent gérables par des décisions explicites reconnaissant une part de préférence subjective. Pour les rivières et les zones humides, toute référence employée pour orienter la conservation reste ainsi un choix de valeurs avant d’être un choix de biologies.
La gestion gagnerait à exposer les formes du vivant qu’elle entend favoriser ainsi qu’à rendre compte des effets de ce choix sur les autres formes. Elle gagnerait aussi à admettre que nous ne sommes pas dans un débat entre science et ignorance, ou entre nature et artifice, mais dans une discussion sociale et politique sur les rivières et zones humides que nous voulons.
Référence : Godet, L., Dufour, S., & Rollet, A.-J. (dir.). (2023). Conservation de la biodiversité et état de référence : La nostalgie de la nature à l’ère de l’Anthropocène. ISTE Éditions.







